| Suite à la rencontre du 4 février, lettre ouverte de Didier Castelan à Michèle Gazier
Chère Michèle Gazier,
Vous nous avez parlé avec beaucoup de générosité et ces quelques mots voudraient, en prolongement des entretiens, proposer une approche personnelle de votre dernier roman. Jai été frappé par lanecdote dun certain barrage lié à la disparition de votre grand-père. Cest pourquoi je me suis demandé si ce que vous nommez frontière nétait pas en réalité barrage, barrière qui contient les eaux et contre laquelle, non seulement la vie se heurte mais, sy heurtant, se perd, sy engloutit jusquà lincompréhensible disparition. La rue ou la montagne peuvent effrayer, mais il existe pour les traverser des passages, parfois protégés. Ce sont des obstacles au travers desquels on peut passer, un peu comme on dit passer à travers les gouttes. Certes on risque dêtre mouillé, mais on arrive à bon port. La traversée nest quun passage qui conduit dun côté à lautre, en esquivant, en contournant, en sautant par-dessus, en suivant peu ou prou le tracé dun chemin qui, dune rive à lautre, dun pays à lautre, dici à là-bas, nous permet déviter daffronter lobstacle lui même. Le barrage nest-il pas le contraire du passage ? Le chemin, le fil, lun et lautre qui sont vos thèmes, approchent le cur du secret, sans latteindre tout à fait, comme si Thésée au bord du labyrinthe attendait toujours dAriane le moyen daffronter, pour le vaincre, le Minotaure. Cest ainsi que ne sont nommés ni les lieux, ni les personnages de La Fille. Je comprends vos raisons, mais comme lecteur, je ny adhère pas. Jy vois une manière déviter la géographie pour privilégier lhistoire ; une façon déviter les personnes pour privilégier les relations, laissant Marthe dans la lumière, comme une enfant couverte détoffes et bien coiffée quand les autres vont comme des ombres de famille. Ces jolis vêtements ne sont-ils pas pour Marthe un masque trop lourd et nattend-elle pas ce qui pourrait lui donner corps si dautres quelle avaient un nom ? Cest ainsi que les hommes de votre histoire sont tous marqués par la faiblesse, la fuite et une impuissance qui confine à la lâcheté, alors que les femmes, toutes les femmes, résistent, jusque dans la souffrance des frustrations et des non-dits, jusque dans les excès du rigorisme, comme des âmes fortes. Mais quel courage y aurait-il à résister contre ce qui a si peu de consistance et sans affrontement comment justifier lopposition ? Car peut-être votre roman vise-t-il dans le fond ces nuds et ces liens, les mots qui relient, la littérature pour suturer les blessures denfance dans une relation qui, de lhomme à la femme et de la femme à lhomme, aurait dû sépanouir dans une maternité florissante et sest fanée avant davoir vécu. La Fille pourrait être le roman de linfécondité du « giron familial », ventre stérile comme un barrage contre la vie, comme un gouffre où disparaissent ceux qui ont perdu leur jeunesse dans la gueule dun monstre à jamais innommable. Comme si le Minotaure navait pas été vaincu. Pour briser ce barrage, libérer le flot des mots, je maintiens quil faut trouver Ariane, et peut-être donner à Marthe une voix, vous saisir doucement du fil quelle tient entre ses doigts de couturière et lui laisser avec la plume de lécrivain, la charge du tracé. Le roman parle tout seul, avez-vous dit. Dans la profondeur des mots, La Fille a des choses à nous dire. Chère Michèle Gazier, ces remarques reflètent une lecture bien subjective. Elles expriment les réactions dun amateur dans la simplicité de lamitié. Et puisque nos rencontres sont toujours un plaisir, avec en partage la joie dun goût commun pour les Belles-lettres, dans limpatience des Journées de mars, permettez-moi de vous embrasser,
DiDiER
Réponse de Michèle Gazier
Cher Didier Castelan,
Tout d'abord merci d'avoir pris le temps de m'écrire cette lettre ouverte et d'expliciter ainsi la question que vous m'avez posée lors des rencontres. Vous m'avez demandé s'il n'aurait pas été possible de donner la parole à Marthe, et je vous ai répondu, brièvement il est vrai, que c'était pour moi impossible et impensable de la faire parler puisqu'elle n'avait pas de mots pour dire, répondre, s'opposer, exister. Son seul langage est celui du corps souffrant. La maladie, celle où le corps parle enfin. Le problème pour moi écrivant ce livre n'est pas de rêver, d'imaginer, de rompre le " barrage", de passer ou non d'une côté ou de l'autre, de sortir du labyrinthe. Comme vous l'avez peut-être compris, j'ai connu Marthe qui ne s'appelait pas Marthe, non pas dans cette période où je la raconte, mais plus tard. Et comme je crois que l'écriture est un moyen important d'élucider le mystère des êtres, et que, d'une certaine manière, Marthe m'est un mystère, j'ai exploré des traces. Je n'ignore pas que chemin faisant , c'est aussi mon propre chemin que j'ai exploré, Antonio Machado que j'ai cité dans la master classe et qui m'accompagne dans l'écriture le dit mieux que je ne saurai le faire. Imaginer une Marthe parlant, se révoltant, vivant dans un environnement concret, identifié aurait été une forme de trahison, un mensonge d'elle. Tout comme l'entourer d'hommes forts et protecteurs dans cette période là de sa vie. C'est sûrement cette absence d'hommes auprès d'elle, l'absence de modèle masculin qui contribue à la perdre dans cet univers de femmes dominé par la figure de la mère. La Fille a été pour moi le livre le plus difficile à écrire car je ne pouvais pas me permettre d'enjoliver mon récit. Si je voulais tenter de comprendre la suite, ce qui n'est pas dit dans ce livre et qui ne le sera sûrement jamais (je n'ai pas la fibre autobiographique), il fallait pour moi cette rigueur d'enquête, cette manière d'épurer le trait. La chair pour Marthe est haïssable. J'ai voulu ne garder que le squelette des choses, ces angles durs de la vie auxquels elle s'est blessée sans autre protestation que celle de son corps que seule la maladie libère. Et les livres, et les films plus réels que le réel, comme de petites fenêtres, des respirations, de brefs ailleurs. Marthe s'est perdu dans les fils de soie de la couture sans jamais trouver celui qui la conduirait à la lumière. Je voudrais qu'elle rejoigne cet album de famille où figure pour elle Petite Princesse ou Jane Eyre. Qu'elle soit, pour ses lecteurs, un personnage. Voilà, cher Didier, la lecture de mon écriture. Les droits du lecteur sont absolus. Les vôtres, le mien. J'aime reprendre le titre de la très belle émission de Pierre Dumayet: lire, c'est vivre. A bientôt le plaisir de vous revoir. En toute amitié.
Michèle
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